Racheter un nom de domaine à Tucows, RealNames ou Hover : les enseignements de l’UDRP Lehmann

Hover, RealNames et Tucows sont au cœur d’une récente décision UDRP qui apporte plusieurs enseignements utiles aux entreprises souhaitant racheter un nom de domaine correspondant à leur marque ou à leur nom. Dans l’affaire D2026-2642 Otto Lehmann GmbH v. Domain Admin, Tucows.com Co., la société Otto Lehmann demandait le transfert de lehmann.com. La plainte a finalement été rejetée et le panel a retenu un Reverse Domain Name Hijacking (RDNH).

Tucows, RealNames et le portefeuille de noms de famille

Pour comprendre cette décision, il faut revenir sur l’histoire de Tucows.

Le nom de domaine lehmann.com a été enregistré le 10 décembre 1996. Il fait partie d’un portefeuille historique de noms de domaine correspondant à des noms de famille. En 2006, Tucows a acquis Mailbank.com, devenue ensuite NetIdentity. Cette société détenait plus de 17 000 noms de domaine correspondant à des noms de famille, comme smith.net ou brown.org.

Ces noms de domaine ne sont donc pas simplement conservés dans l’attente d’une éventuelle revente.

Ils servent notamment à proposer des adresses e-mail personnalisées. Tucows exploite cette activité sous le nom RealNames. La décision Lehmann précise ainsi que lehmann.com propose des adresses de type prenom@lehmann.com.

Cette activité bénéficie d’ailleurs d’un historique contentieux important. Plusieurs décisions UDRP ont déjà examiné le modèle de « vanity email » exploité par Tucows ou ses prédécesseurs. Dans Raccords et Plastiques Nicoll v. Tucows.com Co., le panel a notamment considéré que l’utilisation d’un nom de famille dans le cadre de ce service pouvait constituer un intérêt légitime.

Un autre dossier, Marden Group B.V. v. Tucows.com Co., rappelle également que le service de noms personnels a été transféré à Tucows lors de l’acquisition de Mailbank en 2006. La décision indique ensuite que le service a été repris par Hover, autre activité de Tucows.

Acheter un nom de domaine à Tucows : une négociation pas comme les autres

L’affaire Lehmann présente un intérêt particulier pour les entreprises qui cherchent à récupérer un nom de domaine déjà détenu par un tiers.

En mars 2025, un salarié d’Otto Lehmann contacte Tucows pour envisager l’acquisition de lehmann.com.

La réponse est claire : le nom de domaine correspond à un nom de famille et fait partie du service RealNames. Tucows indique alors que les noms de domaine de ce portefeuille ne sont normalement pas à vendre.

Tucows accepte néanmoins d’envisager une discussion sous certaines conditions.

La société précise que les rares ventes de noms de famille ont atteint des montants supérieurs à six chiffres. Elle précise également que le domaine compte des utilisateurs actifs et qu’une éventuelle cession nécessiterait une période de migration de 120 jours.

Cette précision est essentielle.

Le prix évoqué ne constitue pas automatiquement la valeur du domaine lehmann.com. Il traduit aussi la valeur d’un actif intégré dans un service existant, avec des utilisateurs, une infrastructure et des contraintes de migration.

C’est une distinction importante lors d’un rachat de nom de domaine.

UDRP : un nom de domaine historique n’est pas automatiquement transférable

Otto Lehmann disposait pourtant d’un argument sérieux : l’entreprise utilise le nom LEHMANN depuis 1969 et possède une marque européenne déposée en 2025.

Mais le nom de domaine est beaucoup plus ancien. Lehmann.com date de 1996, soit près de trente ans avant l’enregistrement de la marque européenne invoquée dans la procédure.

La société a donc également invoqué des droits non enregistrés remontant à 1969.

Le panel majoritaire n’a cependant pas retenu que Tucows avait enregistré le nom de domaine pour cibler Otto Lehmann. Le terme « Lehmann » correspond à un nom de famille utilisé par de nombreuses personnes et entreprises. Surtout, Tucows a démontré un usage cohérent avec son activité historique de noms de famille.

La décision s’inscrit ainsi dans une série de précédents favorables au modèle de service de noms personnels de Tucows.

Le point le plus sensible : les échanges avant l’UDRP

L’affaire Lehmann ne s’arrête toutefois pas à l’ancienneté du nom de domaine.

Le panel a constaté que les échanges entre le salarié d’Otto Lehmann et Tucows n’avaient été produits que partiellement dans la plainte. Il a donc demandé la communication de la correspondance complète.

Or, les échanges complets ont notamment révélé que le salarié avait accepté que les discussions ne soient pas utilisées comme preuve dans une procédure d’arbitrage portant sur le nom de domaine.

Ce point a fortement pesé dans l’analyse du panel.

La majorité a finalement considéré que la plainte avait été engagée de mauvaise foi et constituait une tentative de Reverse Domain Name Hijacking. Le panel a notamment rappelé l’importance de la certification selon laquelle les informations fournies dans une plainte UDRP doivent être complètes et exactes.

Une des trois panélistes, Sally Abel, a toutefois exprimé une opinion partiellement dissidente sur le premier critère de la procédure. Cette divergence ajoute un intérêt juridique supplémentaire à la décision.

Que retenir avant de racheter un nom de domaine ?

L’affaire Lehmann.com illustre une situation fréquente : une entreprise considère qu’un nom de domaine correspond naturellement à son nom ou à sa marque, alors que son titulaire dispose d’un historique et d’un modèle économique totalement différents.

Avant de contacter le titulaire, il est donc utile de vérifier :

  • l’historique d’enregistrement du domaine ;
  • son titulaire actuel et ses éventuels changements de propriété ;
  • son utilisation passée et actuelle ;
  • son appartenance éventuelle à un portefeuille ;
  • les services associés au domaine ;
  • les éventuels précédents UDRP concernant le titulaire ;
  • et la stratégie de négociation adaptée à la situation.

Le cas de Tucows, RealNames et Hover montre surtout qu’un nom de domaine peut être un véritable actif de portefeuille. Sa valeur ne dépend pas uniquement de son adéquation avec une marque.

Enfin, une négociation réussie reste souvent préférable à une procédure UDRP lorsque le litige porte principalement sur l’acquisition d’un domaine ancien et légitimement exploité.

Chez Solidnames, nous accompagnons les entreprises dans l’identification, l’approche et la négociation de noms de domaine stratégiques, y compris lorsque ceux-ci sont détenus au sein de portefeuilles importants.